COMMENT DÉFINIR SIMPLEMENT UN CADRE INTERNATIONAL DE L’ÉCONOMIE  ?

 Rana Plaza

     L’économie s’est longtemps donnée comme la science de la production des conditions d’existence à l’échelle du corps social. Aujourd’hui, alors que son influence est massive et pressante comme elle ne l’a jamais été auparavant, force est de constater qu’en fait elle ne théorise que l’enrichissement des uns et la paupérisation des autres, et qu’elle n’a jamais théorisé rien d’autre.

     Son caractère non scientifique est patent, puisque. Si elle exprime le maximum de rationalité de la faction des puissants, elle suppose le maximum d’irrationalité de la société tout entière. Non seulement l’économie ne s’est jamais souciée des conditions de vie des peuples (voir le paysage de la société industrielle), mais encore elle ne se soucie désormais même plus des conditions de survie de l’espèce. L’économie a toujours évacué le vivant de ses comptes d’arrière-boutique. Et c’est ainsi que ses doctes injonctions mènent allégrement tout le monde droit dans le mur.

     Les porte-parole étatiques et gouvernementaux des différents groupes d’intérêt qui mènent cette danse macabre ne s’embarrassent du reste même plus des mensonges justificatifs d’inspiration religieuse ou philosophique qui naguère visaient à justifier leurs exactions : ce que montre l’insolence inouïe d’un Hollande vis-à-vis des « sans-dents » ou celle d’un Macron concernant les « assistés », c’est qu’ il leur est désormais superflu de se poser en détenteurs du bien commun.

     Quant aux médias, qui s’activent à porter ce discours dans chaque strate de la société, ils apportent quotidiennement la preuve que l’économie a pour seul contenu le constat d’un rapport de domination sociale solidement établi et d’une extrême violence, pour seule force de conviction la profession de foi de ceux qui s’en font les hérauts, pour seul appui la crédulité de ceux qui les écoutent."         Gérard Dressay de la Boufette.

" Le capitalisme ne signe pas sa marque par la domination et l'exploitation, qui n'ont pas attendu son avènement pour exister, mais se caractérise par la concurrence généralisée et une vie sociale et privée quasiment entièrement régentée par des rapports de marché." Nicolas Truong, au sujet du livre sur Anselme Jappe  Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques.

     Le cadre national constituait il y a peu le système économique de référence. Depuis qu’il a fait place à L’internationalisation globale de l’économie, deux nouveaux types de problèmes se posent à l’économiste :

— Les premiers sont liés aux firmes internationales ;
— Les seconds au système monétaire international.

     Pour décortiquer l’habillage de formules pompeuses et jargonnesques dont ces discours économiques se parent à l’envi et examiner de plus près ce qui s’embusque derrière leur forme « moderne », nous aurons recours à la terminologie commode :

– de la théorie du « système international » (qui remonte aux années 1970), dont la structure oppose un centre et des périphéries (1).

– et à celle de la fonction mathématique, très simplifiée, de deux facteurs de production, le travail et le capital : F (K, L), avec K = Capital et L = Travail).

     Le couple  < centre/périphéries > détermine une hiérarchie entre un lieu qui s'autoproclame centre et son environnement qui est stigmatisé comme périphéries (2). En d’autres termes, il oppose un système privilégié à un système non privilégié. Cette théorisation s’oppose à la présentation statistique habituelle, établie à partir des critères quantitatifs du sous-développement (3).

     Quoique l’approche géographique paraisse légitimer ou consacrer la dissymétrie existante, il faut souligner que le terme de centre n’a rien de géographique. Il peut désigner un mode d’expression centralisé du système capitaliste, un mode de production industrielle ou ou encore un système d’organisation marchand. Afin de distinguer clairement les notions de centre et de cadre (système), précisons qu’un pays donné représente non pas le champ de déploiement du marché national, mais l’environnement social de ce déploiement.

      Il faut pouvoir également répondre à la question : si, en 1980, la Triade (États-Unis, Union européenne, Japon) formait le centre décisionnel économique dominant, comment définir en 2018 ce centre et les périphéries ?

     Les pays appartenant au centre et aux périphéries ont une morphologie d’ordre structurel. On suppose qu’ils sont classés par ordre croissant de décision et de contrôle de l’investissement. Avec ce classement, où l’on opère par statistiques (l’âme des économistes), on tourne en rond si l’on ne met pas en garde le lecteur contre la notion de production en volume (4).

    Dans le « monde commun », ce qui est le plus fiable est d’ordre qualitatif. Théoriquement, il faudrait donc établir une hiérarchie à partir de la qualité alors que cette dernière est incommensurable. Un verre a, par exemple, comme valeur d'usage le fait de contenir un liquide qui peut être bu. Cette valeur d'usage ne peut être comparée quantitativement à une autre valeur d'usage, elle est une qualité incommensurable et elle rentre ainsi, pour ainsi dire, "en conflit" avec l'autre face de la marchandise qu'est la valeur d’échange (ou le prix) qui est par essence quantifiable.

« Il faut observer que le mot valeur a deux significations différentes : quelquefois il signifie l’utilité d’un objet particulier, et quelquefois il signifie la faculté que donne cet objet d’acheter d’autres marchandises. On peut appeler l’une valeur en usage et l’autre valeur en échange. » Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. 1776.

     Aussi retenons-nous également la terminologie de la fonction de production (F). Deux facteurs de production permettent de produire : le travail (L) et le capital (K). La fonction F nous dit quelle est la production pour un quantum de capital K et un quantum de travail L données. Pour les économistes néoclassiques, la croissance économique est un phénomène purement quantitatif, alors que selon Marx, elle est essentiellement le résultat « profitable » d’un rapport social dans l’accumulation du capital.

Retenons que cette fonction de production est une simplification. Elle n’opère pas de distinction :

Entre les différents types de capitaux :
- matériels (machines, ordinateurs, outils… chaises),
- immatériels (énergie, transports, logiciels).

Ni entre travail concret et travail abstrait. (5)

      Le rapport K sur L donne ainsi l’abondance d’un pays en capital relativement à son abondance en travail. Une fois ce rapport défini pour l’économie nationale (Y), il faut le comparer (Y = F (K, L) à celui d’un pays étranger soit K°/L° (6).

     Dans notre modèle explicatif, le centre et les périphéries ne sont que des notions métaphoriques. Et le Capital n’est pas une somme d’argent, mais une technologie justifiant un investissement (en rapport avec K/L). Bien que K/L exprime la logique unilatérale de rentabilité du capital, il n’est pas quantifiable et ne peut donc être saisi statistiquement. 

    Le modèle < centre/périphéries > ne peut atteindre un degré de généralité satisfaisant et devenir réellement opérationnel qu'à condition de le rattacher à la théorie des systèmes, ici capitaliste et néolibéral (c’est le cadre). Ce qui nous permet d’appréhender l’ « État providence » comme un compromis historique, et donc social, entre le capital et le travail (K/L) : les stratégies du premier s’adaptant à celles des conditions sociales... De comprendre le droit du travail comme une apparence dissimulant l’essentiel : l’extorsion de plus-value... De ne pas disputer les inégalités sociales sur la distribution des fruits du système marchand, mais sur sur l’existence et la conservation de ce dernier... Etc.

    La place d’un pays dans ce cadre est déterminée par sa « productivité », nom pseudo-scientifique de l’exploitation. 
Le rapport K/L n’est pas quantifiable, donc pas d’appréhension statistique. Il symbolise la « compétitivité », autre nom de la « productivité » et donc de l’extorsion du profit. Ce ratio est le produit d’un conditionnement complexe (K/L = k = ratio d’intensité capitalistique (K = capital fixe total avancé et L = nombre de travailleurs)) opérant sur tout le champ de la réalité économique, politique et sociale. Le centre met en œuvre des « monopoles de contrôle (pouvoir) » : technologie, contrôle des systèmes financiers à l’échelle mondiale, accès aux ressources naturelles de la planète, contrôle des médias (moyens d’information et de communication) et armements de destruction massive. Le centre fait donc référence à la notion de centralité et surtout de polarisation : le centre est l'espace qui domine les périphéries, parce qu'il concentre ces fonctions spécifiques.

     Sur le plan synthétique d’une hiérarchisation au plan mondial, le rapport K/L est le seul à être significatif car il recoupe le volume de production, contre lequel nous avons mis en garde (4). Cette idée de classement en suggère une autre : plus ce rapport est élevé, plus l’efficacité marginale du capital baisse (baisse du profit escompté), plus la rentabilité unitaire est forte. La baisse du taux de profit signifie en même temps la hausse du profit, car le taux n’est pas la masse !

     Comme les capacités productives sont uniquement déterminées par le rapport K/L, le processus de développement politico-économique, lorsqu’il se met en route, est essentiellement homogène, cumulatif. Un pays émergent (nouveau nom pour sous-développé) est marqué par la juxtaposition de deux structures correspondantes à son secteur traditionnel et à celui très développé des pays industrialisés. Sa productivité est induite par l’investissement technique des pays étrangers. C’est à ce niveau que les interactions entre un centre et ses périphéries jouent un rôle considérable dans la construction d'un système politique international, qu’accompagne un droit mondialisé pour le justifier. La notion de développement politico-économique est donc entièrement conditionnée par l’investissement international et par les rapports que les pays entretiennent avec leurs investisseurs. C’est la dynamique des relations internationales qui entretient les rouages de ce modèle.

    Dans la partie sous-développée du cadre, symbolisant la structure, il y a hétérogénéité contrairement à l’homogénéité des pays développés. Chaque région du CENTRE exporte sa productivité (K/L) dans celles de la PÉRIPHÉRIE. Toutefois, les pays du CENTRE ont également des écarts de développement. Nous disons alors que les « marges sont au centre », car certains pays situées par exemple en Europe (la Roumanie ou la Bulgarie), qui eux-mêmes sont au centre ne jouent pas un rôle moteur dans l'organisation européenne. De même, seul un avantage technologique permet d’investir dans un pays placé au-dessus de soi.

En 1952,MICHELIN, décida de mettre en place une étude sur le pneu à carcasse radiale. En 1960, il possédait 10 ans d’avance sur ses concurrents américains et prenait la position de leader mondial qu’il conserve toujours.

     D’où la loi qu’à chaque occasion d’investissement rentable, les multinationales le font principalement vers des zones sous-développées (émergentes). D’où la règle : on a intérêt à investir dans…

    Cette loi pose à la fois son propre principe ainsi que celui ayant servi à la classification. Tout progrès technique sera un progrès qui permettra d’économiser de la main d’œuvre, donc hausse du rapport K/L.

     L’impact de la présentation du CENTRE et de la PERIPHERIE va au-delà de la présentation elle-même. Ce schéma nous permet de mieux repérer ce qui se passe dans l’imbroglio des flux. (7)

     Ce schéma descendant participe de la rationalité économique : rentabilité accrue du capital (de l’investissement). La plupart de nos activités productives sont rejetés vers le bas (PÉRIPHÉRIES). Ce qui se profile est de l’ordre de l’évidence économique : tendance d’une délocalisation de la production vers les pays les moins développés que soi. Ce qui est constant depuis la moitié du XXe siècle .

     Ce qu’on appelle transfert de technologie est un vocable qui traduit l’investissement international. Il y a des retombées en amont et en aval de cet investissement. En 1980 déjà, plus de 50 % des exportations des pays sous-développés étaient faites par les multinationales opérant dans ces pays. La technologie en œuvre dans un pays sous-développé est celle du pays qui investit. Cette délocalisation de la production entraîne des effets induits dans les pays occidentaux eux-mêmes : problèmes incommensurables au niveau monétaire (les productions étant non-monétarisées au départ), conséquences sociales et politiques (chômage, déculturation ➯ acculturation).

    Depuis près de soixante ans, la délocalisation de la production est un cas d’école pour les secteurs de la sidérurgie, de l’exploitation du sous-sol et des types d’industrie occupant un grand nombre de travailleurs comme le textile ou l’automobile par exemple.

NB : L’internationalisation des territoires est actuellement à la mode. Ce qui revient à invoquer la loi des coûts comparatifs : tout territoire a intérêt à s’ouvrir à l’échelle internationale dans la spécialisation pour laquelle il est le plus doué. Cette loi est une vieille lune, car dans le libre-échange, ce sont les pays (territoires) qui ont une forte productivité qui gagnent. Donc, le territoire qui a une forte productivité sera libre-échangiste !

1 - Cette notion développée par Raul Prebisch ((1901-1986) et la CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine, renommée Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (C.E.PA.L.C.) en 1984 ) afin d'illustrer l'opposition en terme de développement économique du Nord et du Sud. Ainsi, la périphérie désigne le tiers monde qui se développe en marge du monde industrialisé, centre d'accumulation mondial du capital, et sous la dépendance de son modèle économique. « Nous sommes confrontés non seulement à la crise du capitalisme mais aussi à la crise des idéologies: la défaillance des théories classiques qui ne permettent ni une interprétation correcte des événements actuels ni une vision claire des mesures que nous devrions prendre». Raúl Prebisch, juillet 1982, économiste et diplomate argentin (juillet 1982)

2 - Ce schéma explicatif apparaît chez les économistes en 1902 avec Werner Sombart (Le capitalisme moderne). Il sera repris par les économistes du développement dans les années 60 qui s'en servent pour décrire les relations des empires coloniaux et post-coloniaux. Parmi eux, citons Raúl Prebisch (1901-1986), H. Wolfgang, Arghiri Emmanuel (1911-2001), L’échange inégal (1968), Samir Amin (1973), Le développement inégal ou encore Immanuel Wallerstein, The Modern World-System (1974, 1980, 1989) ] .

3- On peut évoquer aussi :

a -la vision de ROSTOW dans « Les étapes de la croissance ». Tous les pays se trouvent le long d’une ligne synthétique à partir d’une certaine idée de l’histoire. Le schéma est dit a-historique. On suppose que les pays ont les mêmes structures alors qu’ils sont fondamentalement différents par un processus historique. En utilisant le critère statistique, on uniformise les pays. ROSTOW entendait ainsi prouver que son processus linéaire menait toute société du stade traditionnel au stade de société de consommation de masse par le développement économique.

b – La théorie des pôles et ses multiples variantes, qui privilégie l’analyse spatiale des économies nationales de List, corrigée par la géopolitique de Ratzel.

c – La théorie se économies-monde de Braudel.

d – La théorie de l’interdépendance développée entre autres par Cooper et Keohane ainsi que Nye, qui privilégie l’analyse des réseaux par une intégration à la Parsons, pour ne pas dire à la Spencer.

4 - Ainsi, avec un PIB converti au Taux de Change Officiel (TCO) moyen sur l’année (prix d’une devise contre une autre devise), la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale en 2016 talonnant les États- Unis. La France est 6e. Avec un Taux de Change de Parité (TCP), taux de conversion qui résulte de la comparaison des prix de deux paniers de biens et services identiques entre deux pays différents, la Chine est au premier rang, devant les Etats-Unis. La France est au 10e rang.

5 - Le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans la langue de Marx, « arbeiter » est un concept aligné sur la notion de travail et sur le verbe travailler, autant qu’une référence sociale et historique déterminée. Aussi, quand Marx écrit « Arbeiter », il a en tête les opérateurs et victimes d’un processus, autant que les êtres empiriques.

6 – La ressemblance de ce rapport est avec celui de Marx frappante : Capital constant/Capital variable (C/V= Machines/Travail). Ici C désigne le Capital constant (Capital productif) et V le capital variable, c’est-à-dire la Force de travail salariée. Dans le capital productif (C), Il faut retenir la différence fondamentale séparant le capital circulant (détruit ou transformé durant le processus de production, ou qui va durer moins d’un an) du capital fixe, constitué par les moyens de production utilisés pendant plus d'un an). Ce rapport a tendance à croître dans le temps. Cela ne fait que traduire l’automatisation croissante de la société. Le progrès économique tend à faire des unités de plus en plus lourdes, compactes. C’est l’effet de concentration. C/V ➚ = Loi d’accumulation ( à peu près égale à la loi plus moderne K/L )
Ce rapport est le meilleur rapport que l’on a pour approcher la « productivité », c’est-à-dire le processus d’exploitation.

7 – Les flux


Plus...