Libéralisme ?

" Tout se passe comme si nous n’avions plus le choix aujourd’hui qu’entre une montée en généralité de la notion de possible (appel messianique, construction utopique, volontarisme politique, possibles tout-terrain) lui faisant perdre toute effectivité et un entreprenariat généralisé des opportunités d’un marché qui ferait le tri entre les gagnants et les perdants. Mais ces choix appartiennent à une symptomatique psycho-sociale. Une autre manière de caractériser notre époque est de dire qu’elle est littéralement dévorée par le sens exacerbé d’un possible impératif – comme si la réalité même exigeait de n’importer que du point de vue de ce possible. On pourrait dire avec Whitehead que le possible, banni au nom de la rationalité moderne fondée sur des faits qui prétendent s’imposer sur le mode du constat faisant autorité, est revenu au galop, déchaîné par son bannissement officiel."

Didier Debaise et Isabelle Stengers, L’insistance des possibles. Pour un pragmatisme spéculatif (2017)


Toute analyse globalisante est restrictive par rapport à l’individu. Pour tous ceux-là, il est possible d’agir sur le monde sans remettre en question le mode de production capitaliste, bien qu’il soit un mode de destruction progressive des liens que nous entretenons avec la nature et entre nous (société). La politique leur est une question de gestion et de réélection, mais pas de transformation. Le personnel politique est inapte à développer une « pensée du complexe », c’est-à-dire de sortir du cadre qui justifie son existence : gouverner avec des experts spécialisés et se faire élire (en même temps) par un électorat formaté par des mass-médias, imperméables à tout ce qui est complexe.

Le capitalisme désigne l’ensemble des comportements, activités, rapports sociaux, etc. qui s’inscrivent dans une perspective d’accumulation au  profit d’une minorité. C’est également un « système », reposant sur une structure idéologique capable de digérer politiquement tous les mouvements qui menacent sa survie, tout en se transformant continuellement.

La « gauche au pouvoir » n’a pas seulement buté sur les contraintes imposées par l’ordre capitaliste, elle les devançait en s’enlisant ! On ne peut expliquer autrement les conquêtes et les échecs du Cartel des gauches (1924-1926), du Front populaire (1936-1938, de la Libération (1944-1947) et du Programme commun (191-1983). Ce qui nous oblige à comprendre que les partis maastrichtiens (LR, PS, LRM) ne peuvent faire autrement qu’attaquer sans relâche l’héritage national, social et internationaliste français, issu de l’An II, de la Commune, du Front populaire antifasciste et du CNR. 

L’action pour le dépassement du capitalisme a besoin de la « pensée du complexe  », qui ne peut être l’apanage d’une élite intellectuelle qui serait trois pas en avant des masses. Ce qui exige de faire de la politique autrement, dans le cadre du choix d’un changement de société où il n’y aura plus de « classe politique » séparée de la population et s’ingéniant à la séduire ou en la manipulant électoralement.

  • Comme Galilée, Descartes, Hobbes, Gassendi et la plupart des scientifiques du 17 siècle, les économistes classiques avaientune vision mécaniste du monde. Philosophe libéral, Adam SMITH ( 1723 – 1790), s’inspirait des idées de son temps, en rupture avec la conception aristotélicienne. Ce qui influença l’analyse sociale et économique, plus particulièrement le rôle dévolu à la science, la représentation que l’on se faisait du monde naturel et celle qui en découle du monde humain Pour Robert BOYLE (1627 – 1691), qui jouissaitt d’une renommée considérable dans le monde anglo-saxon, Dieu a établi l'univers suivant certaines lois naturelles, afin qu'il fonctionne comme une horloge mécanique. Dans le « meilleur des mondes possibles » de Gottfried LEIBNIZ (1646 – 1716), l’ harmonie préétablie était symbolisée par les mécanismes d’une double horloge montrant la même heure, celle de Dieu confirmant l’exactitude de celle de l’univers. D’où l’infléchissement de l’idée d’un « Dieu intervenant » en un « Dieu ayant créé un ordre autorégulé ». C’est cette « main de Dieu », organisant le monde, qui garantit le bon ordre économique, dans le « meilleur des mondes possibles ». Inspiré du modèle newtonien et de la mathématisation de la nature, le fonctionnement mécanique du marché est assuré par la « gravitation » des prix autour d’ un niveau naturel. SMITH était dans dans la filiation de Pierre Le Pesant de DEBOISGUILBERT (1646-1714) pour qui il existe un rapport naturel des prix d’équilibre, né des « proportions qui font la richesse ». La régulation du marché et des prix garantit ainsi une régulation "douce" des comportements individuels et réduit les risques d'éclatement social, dans un système-monde où la moindre déviation produirait la désorganisation du tout. Pour cette démarche naturaliste, même si selon l’ école écossaise des sentiments moraux (dont SMITH en était le représentant) les hommes sont attirés les uns vers les autres par sympathie, la justice sociale n’existe pas. C’est une fatalité naturelle justifiant la « loi des pauvres » (Old Poor Law). Dans l’Ecosse de Adam SMITH, les travailleurs des mines de charbon et des salines étaient obligés de porter un collier où était inscrit le nom de leur maître ! 

  • Le « Colloque Walter Lippmann » de 1938 à Paris est l’acte d’un sursaut idéologique du libéralisme classique. Réunissant une trentaine de personnes, deux économistes, Friedrich Von HAYEK (1899 – 1992) et Ludwig Von MISES (1881 – 1973), animèrent ce colloque contre le fascisme, le communisme, et le « Keynésianisme », qui étaient, pour eux, tous d'inspirations collectivistes. Chaque époque se caractérisant par une problématique, liée inconditionnellement à une grille d'interprétation, les néo-classiques réclament un « système de pensée », devant être compris comme un art de gouverner et non une idéologie. Le développement de l’économie d’un pays se fonde sur le besoin des citoyens de posséder, de produire et d’échanger. Le rôle de l’État consiste à fournir un cadre rationnel protecteur et régulateur pour défendre les libertés individuelles et la propriété privée. C’est dans ce cadre que naît, pour Hannah ARENDT, « une forme de gouvernement plus dangeureuse que le despotisme et l’arbitraire » ( Les Origines du totalitarisme). 

  • Commence alors, en 1944, la grande aventure des négociations commerciales multilatérales par la mise en place du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade – Accord général sur les tarifs douaniers et sur le commerce), après les accords de Bretton Woods (New Hampshire). Les États-Unis prennent le contrôle absolu des trois piliers internationaux de « régulation du système économique mondial » : la BM (la Banque mondiale, de son vrai nom la « Banque internationale pour la reconstruction et le développement », le FMI (le Fonds monétaire international afin de garantir la stabilité monétaire pour « aider ses alliés et punit ses ennemis) » et le GATT .  

  • Pour le néolibéral Friedrich HAYEK (1899 - 1992), l’État devient « encadrant », en se substituant à Dieu. Avec l’économiste Milton FRIEDMAN (1912 - 2006), le marché est lieu suprême de la liberté et donc de la démocratie. Il permet le consensus sans la coercition. Pour eux, le marché n’est pas l’échange, mais la concurrence ! Or, pour apparier les individus à la logique de la concurrence, un pouvoir continu de contrôle doit s’exerce sur leurs conditions d’existence – santé, justice, éducation, loisirs, etc. Par l’évaluation quantitative, il prétend régir tous les domaines de  l’existence en application de la logique « concurrentielle » du marché : performance, compétition, maîtrise des risques. Le discours économique mondial est « totalitaire » : contrôler l’inflation, éliminer les déficits, libéraliser le commerce, déréglementer les échanges, baisser les impôts, rationaliser, privatiser, délocaliser, créer des emplois, faire baisser le chômage et augmenter la richesse de la richesse. De l’ « économie par les faits » à la « médecine par les preuves », les bienfaits de cette mondialisation sont comparables aux vertus curatives de l’eau de Mille-fleurs : diabète, maladies cardio-vasculaires, asthme, rhumatismes, goutte, etc. En mettant en concurrence le mouton et l'herbe qu'il broute, le néolibéralisme « exige » le sacrifice humain pour que survive le « fétichisme  de la marchandise ». En recourant à ce concept de « fétichisme », son essence religieuse est évidente par la génuflexion qu’il nous impose devant ces idoles que sont des « rapports sociaux chosifiés et déifiés » ! C'est ce fétichisme qui est la matrice idéologique  du néolibéralisme, « dévorant » l'ensemble des individus qui le reproduisent, par fatalité. Car, comme pour les premiers libéraux, cet ordre normatif est une nécessité à laquelle il ne faut rien changer ! On se souvient de la phrase péremptoire de Margaret Thatcher : « there is no alternative ». Ce néolibéralisme parachève le processus de déshumanisation du libéralisme classique.  Même la loi n’est plus l’expression d’une souveraineté tendue vers un objectif, mais une simple règle du jeu que l’on modifie en fonction des besoins néolibéraux ( cf. modification de la loi constitutionnelle de 2008 (1) ou la loi organique du 5 avril 2017, modifiant les conditions de l’élection présidentielle en 2017 (2)).

  • Tout briseur d’idoles se tient dans l’ordre de ce qu’il s’efforce de renverser. Une rupture radicale avec le procès de la valorisation de la marchandise ne se laisse entrevoir qu’avec, par exemple, « l’auto-institution sociale » de Miguel ABENSOUR, dépassant les rapports sociaux fétichistes, au-delà du travail et de la valeur, de l’argent et de la marchandise, de l’État et de la « politique. Du point de vue de Baruch SPINOZA (1632 - 1677), aucune théorie ne permet d’ouvrir une dimension au-delà de l’existence concrète, et donc d’ horloge divine pouvant servir de norme absolue à l’exactitude d’une autre. La liberté n’est pas seulement une forme de nécessité, car cette dernière est son essence même : il s’agit d’être et agir dans la nécessité. Parce que la nécessité est le fondement de la théorie morale, nous devons adopter une attitude existentielle (philosophique), vouée à la rationalité. La nécessité ne fait qu’un avec la liberté. Cette philosophie de SPINOZA est celle de la valeur absolue de l’existence hic et nunc., qui relie notre singularité à toutes les autres singularités par les liens de fer d’une nécessité radicale (philosophia per ignem). Le droit et l'État ne sont que des « constructions » relevant de la technique juridique et administrative,  dont le but ne doit être que l'utilité commune, tandis que le « fondement de la société », que les nominalistes nommaient au XIVe siècle la « référence », est un « nom vide », un « tiers symbolique » dont personne n'a la maîtrise. C'est cet « espace tiers », le monde commun des anarchistes, qui nous permet de vivre ensemble en y confrontant nos idées et nos contradictions. A contrario, le « fondement de la société » n’est pas le « signifiant vide » de LACAN et LACLAU, qui réclame un leader charismatique soutenant l’unité illusoire du peuple. Ce « domaine vide » est celui de la divination par les entrailles, où il n’y a aucun effet réel à trouver.
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1 - La modification de la loi constitutionnelle 2008 fut un coup d'État juridique, « enterrant » la souveraineté législative du peuple, tout en fragmentant son autorité dans les procédures de protection des droits de l'Homme.

2 – Cette loi organique, dite hypocritement « loi de « modernisation de l’élection présidentielle », ne visait qu’à bâillonner la vie démocratique et le débat public, sauf celui des partis. Pour l’ancien premier ministre CAZENEUVE, l’organisation de l’élection présidentielle de 2012 avait été « très défavorable à toutes les organisations politiques du système», en réduisant le temps de parole, le temps du débat, l'expression démocratique » (sic). Haro donc sur le candidat sans parti politique. Pour ce simple citoyen, dont les seuls revenus sont ceux du travail, l’ancien ministre de la justice URVOAS avait livré une sentence sans appel : « il ne me paraît pas anormal qu'il n'ait pas exactement le même traitement ». 


Capitalisme et marché

Le capitalisme n’est pas le marché, mais le pouvoir dans le marché. Un pouvoir économico-étatique qui s’est emparé du monde, et a fait de l’espace physique et social de ce monde un marché en son pouvoir. Quant au libéralisme, il est cette utopie qui, pensant le marché sans penser le pouvoir, ne sert qu’à masquer le pouvoir inscrit dans le marché ; il n’est qu’un des éléments du spectacle, dont le rôle, avec la mise en scène médiatique du divertissement, est d’installer l’omission du pouvoir dans un présent perpétuel. Dénoncer le spectacle n’a en ce sens d’autre but que de donner à voir ce qui voudrait rester dans l’ombre.


Jacques LUZI
Revue Agone n°22

Contradictions 
de la réalité

La réalité est contradictoire : pas une lumière sans ombre, nul savoir sans ignorance, nulle certitude sans doute, nul bonheur sans souffrance.

La nature est inséparable de celle ou celui qui la perçoit. Il n'existe pas plus d'objet que de sujet absolu. L'objet n'a de sens que regardé par un sujet. Autant de sujets, autant de regards, autant d’objets.

Il serait ainsi idiot de prétendre que la matière a créé le mouvement ou vice-versa, puisque matière et mouvement sont inséparables.
Comme il serait faux de prétendre que la conscience détermine l'existence.

Mais, si l'existence est matière et la conscience mouvement, il serait tout aussi faux de prétendre que l'existence détermine la conscience.
Existence et conscience sont inséparables.

Ce qui ne théorise pas pour autant le relativisme. Il existe une réalité objective indépendante de notre conscience.

Hémispère gauche

Une nouvelle théorie critique est une théorie, et non une simple analyse ou explication. Elle réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui est souhaitable.

Sont critiques les théories qui remettent en question l’ordre social existant de façon globale. Les critiques qu’elles formulent ne concernent pas des aspects limités de cet ordre, comme l’instauration d’une taxe sur les transactions financières, ou telle mesure relative à la réforme des retraites.

Qu’elle soit radicale ou plus modérée, la dimension « critique » des nouvelles théories critiques réside dans la généralité de leur mise en question du monde social contemporain. dimension politique


Razmig Keucheyan
Zones (22 avril 2010)