Déconstruction

Les théories économiques sont incapables d'expliquer le monde

Noémie Adam-Cuvillier

" Même un système de représentations vaste et complexe, verbal et visuel, n’a pas de rapport intrinsèque, incorporé, magique, avec ce qu’il représente – un rapport qui serait indépendant de la façon dont il a été produit, et de ce que sont les dispositions du locuteur ou du penseur. Et ceci reste vrai, que le système de représentations (les mots et les images, par exemple) soit physiquement réalisé – les mots étant écrits ou prononcés, les images étant des images physiques – ou qu’il soit seulement réalisé dans la pensée. Les images mentales et les mots pensés ne représentent pas intrinsèquement ce dont ils sont la représentation. " 

Hilary Putnam, Reason, Truth and History / Raison, vérité et histoire (1981 / 1984)

De la pensée économique

    De même qu’il y a un roman familial qui permet au névrosé de pallier ses intimes frustrations, et un roman national qui unifie dans une histoire hallucinée les lambeaux épars d’une nation chimérique, il existe un roman économique qui impose la domination du commerce sur le monde comme une loi naturelle et comme le principe de toute civilisation.

     Comme le roman familial et le roman national, le roman économique est une abstraction, une totale vacuité, mais qui, sans guère se soucier de la vérité (en tant que conformité aux faits), s’est élaborée à partir de phénomènes concrètement humains mais parcellaires et historiques. Cette bulle chimérique a progressivement perverti la réalité concrète et s’est substituée à elle.

     Cette perversion se manifeste dans le règne de la valeur et de la pure quantité, et dans le désintéressement le plus absolue du contenu de ce règne. Dans le fait que la vie et ses nécessités propres sont ravalées au rang de phénomènes contingents, voire superflus et importuns. Avec l’avènement du mercantilisme, l’humanité est entrée, pour reprendre les termes de Feuerbach, dans un « temps [...] qui préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être [...] ; car ce qui sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré » (L’Essence du christianisme, p.108).

     Alfred W. Crosby remarque : « Au cours du Moyen Âge et de la Renaissance, un nouveau modèle de réalité a surgi en Europe. Un modèle quantitatif a commencé à remplacer l’ancien modèle qualitatif. Copernic et Galilée, les artisans qui apprenaient à fabriquer de bons canons avec régularité, les cartographes qui dessinaient les côtes des terres nouvellement abordées, les bureaucrates et les entrepreneurs qui dirigeaient leurs empires et les Compagnies des Indes orientales et occidentales, les banquiers qui recueillaient et contrôlaient les flux des richesses nouvelles : tous ces gens concevaient la réalité en termes quantitatifs avec plus de cohérence que tous les autres membres de leur espèce. » (La Mesure de la réalité, p.11)


I - Deux conceptions de l'histoire de la pensée coexistent:

A - Succession hiérarchisée avec l'idée de progression, de progrès: il y a eu et puis il y a eu, etc.

Dans ce sens, tous les économistes appartiendraient au même espace de pensée: ARISTOTE,  THOMAS D'AQUIN, BOIGUILLEBERT, QUESNAY, RICARDO, MARX, WALRAS, SCHUMPETER, KEYNES, FRIEDMAN...

Or, non seulement ces différents auteurs ont différentes problématiques :
              - ARISTOTE, la morale économique
              - RICARDO, l'équilibre et la dynamique
              - MARX,la reproduction socio-économique
              - KEYNES, le circuit
              - FRIEDMAN, la règle monétaire
mais, les socles mêmes sur lesquels s'élèvent leurs théories peuvent être distingués. Ainsi MARX et WALRAS sont dans la filiation de RICARDO.

B - Conception plus épistémologique ou plus archéologique (au sens archéologie du savoir).

       Pour dégager un pouvoir explicatif des sciences sociales, qui ne sont pas des sciences dures, un inventaire des théories existantes doit englober notre culture toute entière ; il implique une réflexion multidisciplinaire : historique, philosophique, anthropologique, juridique autant qu'économique.

   Selon Jean-Michel Berthelot, in L’intelligence du socialles sciences sociales présentent le même schème d’intelligibilité défini comme suit : « Un schème d’intelligibilité (...) est une matrice d’opérations (...) permettant d’inscrire un ensemble de faits dans un système d’intelligibilité, c’est-à-dire d’en rendre raison ou d’en fournir une explication (au sens non restrictif).» (page 23). Il suffit d’appréhender le fait social comme un fait scientifique. Ainsi, page 60 : « Un schème d’intelligibilité peut se décomposer en trois éléments :

1. Un noyau logique, c’est-à-dire une formule logique de type A ρ B, se constituant comme intelligence, sens, raison, explication de multiples relations empiriques de type x r y

2. Une relation logique (...) que nous symbolisons par ρ (…)

3. Un programme, c’est-à-dire une mise en œuvre de la forme logique ρ à travers des procédures et des techniques particulières
. »

   C’est l’interférence entre les schèmes qui témoigne de la profonde unité conceptuelle des sciences sociales, bien que chaque schème soit porteur d’un mode d’intelligibilité irréductible ! 

   Or, considérer les faits sociaux comme des choses nous apprend que la causalité entre deux phénomènes ne peut être établie par l’expérience directe comme en physique, en biologie. La philosophie apparaît comme un ensemble de ratiocinations incontrôlables, le juridique comme un ensemble de conventions et de coercitions liées à un système de domination donné, l’ économie un vaste bluff justifiant l’injustifiable – le vol légal, l’exploitation et le suicide social, etc.

     Il s'agit donc d'aller chercher au fond de la pensée économique, dans ses racines, dans ce qui la conditionne, l'autorise, la détermine tout à la fois (sa structure générative en quelque sorte). Car, chaque époque se caractérise par une problématique, liée inconditionnellement à une grille d'interprétation simplificatrice

     Dans cette quête philosophique de la pensée l'économie, il est ici bien  plus question d'hypothèses de vraisemblance que de théorie véridique, puisque l'économie est une discipline étroitement liée aux options politiques de ses praticiens. Le fonctionnement des « marchés financiers » est révélateur de l’incompétence des économistes à les connaître !


II - Un nouveau savoir s'est constitué. Pour Michel Foucault, in Les mots et les choses, les bases mêmes de la connaissance se modifient et s'établissent différemment :
          

             Grammaire Générale      ->  Linguistique

             Histoire Naturelle            ->  Biologie

             Analyse des Richesses     ->  Economie Politique -> Valeur

   La connaissance se réorganise. De nouveaux systèmes de pensée apparaissent, organisées à partir d'un centre inconnaissable, abstrait, transcendant : langue, vie, valeur. Le sujet atemporel de Kant est ici le résultat d'une pratique historique.

       Dans le domaine économique la Richesse devient la  Valeur. Il y a déplacement de l'intégration : on passe de la primauté de l'échange à celle de la production.

      Dés lors, si la Valeur est le fondement de l'Equivalence, se pose la question de ce qui détermine la Valeur.

       On entre ainsi de plain-pied dans l'économie politique et sa critique, par l’Ethique à Nicomaque d' ARISOTTE : 

« Ce qui fait l’échange proportionnel, c’est la conjonction de termes diamétralement opposés : mettons un bâtisseur [A], un cordonnier [B], une maison [C] et une chaussure [D] : il faut donc que le bâtisseur reçoive du cordonnier son travail à lui qu’il lui donne en retour le sien.(…) Il n’y aura pas [d’échange ni d’association] entre eux si les choses échangées ne sont pas égales d’une certaine façon. Il faut donc qu’un certain étalon permette de tout mesurer (…). Et cet étalon en vérité, c’est le besoin, lequel assure la cohésion de tout dans la communauté (…). La monnaie est devenue une sorte de substitut du besoin, à titre conventionnel. Et c’est pour cela qu’elle porte le nom de monnaie [nomisma], parce qu’elle tient, non pas à la nature, mais à la loi [nomos] et qu’il ne tient qu’à nous d’en changer et de la retirer de l’usage ».

    La notion de valor est absente dans la traduction de Robert Grosseteste (1248) de L’Ethique à Nicomaque. Albert le Grand a introduit le mot, à partir de la translation de Guillaume de Moerbeke (1271). qui a imposé « une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Éthique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4, Sylvain Piron, Albert le Grand et le concept de valeur ). 

Aliénation

  • Daniel Adam
  • Daniel Adam

Les statistiques de l'économisme dissimulent une " terra incognita " où se prélassent activement les riches et où survivent les pauvres, sous le joug crétin du destin. L'acte de propriété, associé aux revenus extorqués du travail d'autrui, sépare l'indigent du nanti.

Entre les deux, un magma de ménages plus ou moins ordinaires qu'un " matheux" saucissonne pour les besoins de son analyse de l'écart social.

Les chiffres n'expliquent rien, ils constatent et banalisent un glissement vers la paupérisation absolue et le rêve d'une richesse relative.

L'économie de marché est notre seule référence : la globalisation n' est condamnée, bien souvent, qu'en raison des inégalités qu'elle génère dans la répartition des revenus. 

La compétitivité mondiale réclame de nos fumeux économistes des recettes aussi contradictoires que la dérégulation totale ou le protectionnisme. Avec des concepts comme flexi-sécurité ou monnaie forte, nos racornis du bulbe, tous issus du même moule éducatif, ouvrent la boîte de Pandore qui libère la chienne misère.

Le statut économique, en tant que besoin, n'est pas suffisant pour la compréhension des inégalités sociales.

Par la démystification de la science économique, nous pouvons saisir le " comment ". Qu'en-est-il du " pourquoi " ?

L'aliénation, de l'être fabriqué, explique l'appauvrissement de la vie vécue : l'être se dégrade en avoir. Et comme la société, du fait de sa fragmentation en différentes sphères d'activité, perd son caractère unitaire, il suffit de mettre le monde en spectacle par une permutation de l'avoir en paraître.

Ainsi, l'aliénation est bien le noyau même de notre système économique, dans lequel la lâcheté s'exprime véritablement comme une agression d'autrui !

Daniel Adam - 2009

Daniel Adam