De la valeur

Sur la question d'Aristote

Aucune ligne précise de démarcation ne sépare les choses qu’on apprend mais qui sont déjà connues des autres, de celles qui sont nouvelles pour tout le monde. Ce qui constitue la nouveauté dépend de la nature des connaissances qui sont déjà dans l’esprit du système de résolution de problème, et du type d’aide qu’on reçoit de l’environnement en complément de ses propres connaissances. Nous devons nous attendre, par conséquent, à ce que des processus très semblables à ceux utilisés dans les systèmes d’apprentissage soient utilisés pour construire des systèmes qui découvrent de nouvelles connaissances.

Herbert A. Simon, “Mémorisation et apprentissage”, in Les Sciences de l’artificiel (1996)

De fait, l’Ethique à Nicomaque n'est que le prélude à Les Politiques d’Aristote.

« Commençons l'étude de la chrématistique par ceci : de chaque objet possédé il y a un double usage ; dans les deux cas il s'agit d'un usage de la chose en tant que telle, mais pas en tant que telle de la même manière : l'un est propre et l'autre n'est pas propre à l'objet. Ainsi une chaussure sert à chausser et à être échangée ; ce sont bien deux usages d'une chaussure, car celui qui troque une chaussure avec celui qui en a besoin contre de l'argent ou de la nourriture se sert aussi de la chaussure en tant que chaussure, mais pas selon son usage propre. En effet, elle n'a pas été fabriquée en vue du troc.  » Les Politiques d’Aristote (trad Pellerin, GF pp. 115-122)

Aristote distingue les deux usages spécifiques à chaque objet qui devient marchandise : un usage propre, conforme à un besoin essentiel qu’il satisfait (ainsi l’attribut qualitatif de la sandale est la protection du pied lors de la marche) ; un usage non naturel, permettant d’acquérir un autre objet, par la vente ou l’échange. Or, le seul l’attribut qualitatif ne rend pas l’échange équitable. Dans la citation tirée de l’Ethique à Nicomaque, Aristote accorde dans le processus d’échange, qui n’est pas du troc, une priorité à la monnaie, en tant que substitut au besoin.

La monnaie n’est qu’un moyen conventionnel favorisant l’échange. Elle ne fixe pas la valeur qui détermine le rapport d’échange entre deux biens.

" Comment peut-on, en théorie, comparer deux objets aussi dissemblables qu'une paire de sandales (xA) et une toge (yB), par exemple ? "

C’est-à-dire comment échanger des choses égales ou des équivalents.

Aristote laisse deviner qu’entre une paire de sandales ou une toge, s’échange le travail du cordonnier et celui du tisserand.

C’est l’origine de la théorie de la valeur-travail de Smith, Ricardo et Marx. 

Avec SMITH, RICARDO et plus tard MARX, la question devient :

« Comment fonder en théorie l'Équivalence ? Pourquoi xA = yB ? "

   C’est-à-dire comment échanger des choses égales ou des équivalents ?

Pour Adam Smith et David Ricardo le travail nécessaire pour réaliser un produit est ce qui permet de créer de la valeur. C’est Adam Smith qui fait du travail un concept économique.

Réponses des classiques et de MARX :

1 — La notion de valeur-travail chez RICARDO.

Le travail est :

— le fondement de la valeur,

— la mesure de la valeur,

— mais il a une valeur lui-même.


   Mais, comment trouver une mesure invariable des valeurs ?

2 — Réponse de MARX : xA = yB

Marx, à la suite de Ricardo, cherche à faire apparaître ce qui derrière les prix, détermine la valeur fondamentale d'une marchandise. Reprenant Aristote, pour qui l’objet a une double nature, il distingue la valeur d'usage (satisfaction subjective du besoin) de la valeur d'échange (prix = « chose-valeur » essentiellement quantitative et abstraite). 

Le travail en est :

— le fondement de la valeur,

— la mesure de la valeur,

— sa propre valeur. 

Il faut donc distinguer le travail en tant qu’activité humaine produisant les conditions d’existence, du travail abstrait qui ne produit que de la valeur (abstraite), de la plus-value, et pour lequel les conditions d’existence sont secondaires voire importunes, une sorte de mal nécessaire pour le libéralisme

La valeur d'échange dépend de trois facteurs :

- la quantité moyenne de travail nécessaire à la production,

- l'application d'un taux de profit moyen exigé (fixé a priori) qui varie en fonction du rapport de force avec le travail et qui donne le prix de production,


- les fluctuations de l'offre et de la demande, donnant un prix de marché.

D'où sa genèse de la monnaie, à partir des différentes formes de la valeur.

a — forme relative de la valeur : xA = yB

b — forme générale de la valeur : xA = yB ; yB = xA

c -  forme équivalent général : xA = yB = zC = T.O.R

  Ce qui implique que :

— la monnaie est une marchandise ( fin du XIXe),

— elle ne mesure pas la valeur, mais en est issue,

— en tant que marchandise, la monnaie obéit aux lois des marchandises.

Ses fonctions entraînent ses formes :

— comme mesure de la valeur elle est abstraite : compte comptable,

— comme moyen de circulation, elle est un signe,

— comme instrument de paiement : cash par exemple.

Contrairement aux classiques libéraux, Marx ne donne pas à la monnaie une valeur d’échange. Quand elle fonctionne comme équivalent général, la monnaie fonctionne comme un pouvoir "axiologiquement neutre" d'acheter n'importe quelle marchandise. Pour lui, le rôle de la monnaie dans l’accumulation du capital est de dissimuler l’exploitation.


La monnaie est donc essentiellement un fait social.

À écouter le chantre de l'économie néolibérale qu'est Jean-Marc Daniel (Entretiens de Pétrarque de 2009), il est inutile de lire Marx. Ricardo suffit à notre compréhension de l'économie. Pour lui, la crise de la valeur n'existe pas !

Crise de la Valeur = Rana Plaza

La critique de la valeur n'a rien d'un économisme.

Le revenu universel (mieux allocation de base) ne change rien à la structure économique de notre société, dont le fondement est l'extorsion du profit dans le seul but de l'accumuler. Or, la richesse ne peut se construire que sur les inégalités. Il ne faut pas se tromper de cadre d'analyse : nous vivons toujours une crise historique de la loi de la valeur. Donc, qui croit abolir l'inégalité par le "revenu universel" institue, bien que de noble intention, la "pauvreté universelle" ! 

Même une proposition sur les 32h doit s'apprécier dans ce cadre, comme le rappelait Daniel BENSAID (de la LCR puis NPA) : " la mesure de toute chose par le temps de travail abstrait est devenue, ainsi que MARX l'annonçait dans les manuscrits de 1857, une mesure "misérable" des rapports sociaux."

Comment apprécier la Valeur ?

Il va de soi que la valeur des marchandises dépend du temps dépensé pour les produire, de la "productivité".

Il va de soi que le partage de la valeur ajoutée dépend de l'intensité du travail, de sa durée hebdomadaire et du pouvoir d'achat des salariés.


La valeur et le taux d'exploitation, que MARX voyait cachés derrière le mouvement apparent de l'économie, s'affichent aujourd'hui, à peine maquillés, sur la voie publique.

D'où vient ce contraste ? De l'absence d'une théorie marxiste du lieu précis entre cette réalité cachée ( la valeur et l'exploitation) et la réalité apparente (le monde enchanté des prix et des revenus). Proudhon avait pressenti cette aporie.

Dans sa « Critique du programme de Gotha »,1875, Marx combattit l’idée qui veut que le Travail soit la seule source de la Valeur. Pour lui, il n’était que l’expression d’une force naturelle, la force de travail. Donc, la Nature est autant que le Travail la source des valeurs d’usage (constituant de fait la richesse) !

La controverse entre Bernard Friot et Anselme Jappe (Après l’économie de marché) est une introduction stimulante à cette question de la valeur. De plus, elle est très pertinente pour ouvrir un débat sur le "revenu universel" que n'a pas manqué de fermer l'anarchiste Denis BAYON.

L’ouvrage incontournable sur ce sujet est celui de André Orléans : «  l’Empire de la Valeur. Refonder l’économie. » En effet, il nous propose, à la suite de Friot et Anselme, une nouvelle façon de penser cette économie de marché... à partir des propres contradictions du système.La "pensée du complexe" n'est pas loin !

Baisser les salaires 
pour créer des emplois

Daniel Adam

Depuis plus de vingt ans, les baisses de « charges » (et du Smic) sont présentées comme le remède miracle au chômagee, et sont mises en oeuvre sans résultat significatif. 

Les « chiffres » qui légitiment une telle orientation sont obtenus à partir d’études mobilisant les techniques économétriques les plus sophistiquées permettant de les extraire de la « gangue » des données statistiques : « Ça marche, ça crée des emplois […] On a trouvé ça dans les résultats de l’Insee » déclarait Jean-Paul Raffarin en 2002.

Mais ces études sont fragiles et constituent un véritable bric-à-brac méthodologique ­qu’aucune enquête de terrain n’est venue illustrer. Elles sont pourtant à l’origine d’une chaîne de production qui va des modèles théoriques aux recommandations, en passant par les stratégies d’estimation économétrique. 


  Michel Husson

" Créer des emplois en baissant les salaires "

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