Démocratie

Chez les Athéniens, tout dépendait du peuple et le peuple dépendait de la parole. 
               Fustel de la Coulanges, in "La cité antique"

      Qui dit démocratie pense au gouvernement direct du peuple par le peuple. De fait, l'étymologie ne dit le confirme : en grec dêmos signifie « le peuple », et kratos « pouvoir ». Mais comment ce concept est-il apparu ? Comment s’est-il incarné ? Et, pour le bien comme pour le mal, comment a-t-il évolué ?

      Au Ve siècle avant notre ère, les philosophes sophistes (du grec ancien sophistès : «spécialiste du savoir» ) avaient souvent recours à la généalogie du mythe dans leurs enseignements. Pour Protagoras, le mythe décrit l’histoire de la civilisation comme un passage graduel de l’état de nature à la constitution de la cité.
      Selon la plupart des traditions, l’Océanide Styx porta secours à Zeus au cours de la gigantomachie, la lutte qui opposait ce dernier aux Titans. Depuis, les enfants qu’elle avait eus de Pallas, Zélos, Niké, Kratos et Biè, accompagnent toujours le roi des dieux.

  • Kratos représente le pouvoir de domination, pouvoir de souveraineté universelle. Il est placé à droite de Zeus lors des déplacements de ce dernier.
  • Biè incarne la violence brutale, et s’oppose à la Ruse (Métis).

        La démocratie naît comme en opposition à la notion de souveraineté tyrannique. C’est avec l’idée que la souveraineté repose sur la domination et la violence brutale, nous dit Jean-Pierre Vernant, que les Grecs ont été portés, « non pas à justifier le pouvoir exceptionnel d’un individu sur tous les autres, ni à en assurer le fondement, mais tout au contraire à disqualifier ce type de pouvoir, à mettre à la base de la vie sociale, de l’existence d’une communauté, la neutralisation du pouvoir. L’invention du politique va de pair avec le dépôt du pouvoir “ au centre ” pour qu’il n’appartienne  à personne, et que, devenu commun, il ne puisse plus signifier la domination de quiconque sur aucun des membres de la communauté. » (La Traversée des frontières, p.158-159)

               Il est ici frappant de faire le parallélisme entre la neutralisation du pouvoir opérée par les Grecs et celle opérées par les sociétés indiennes d’Amérique telle que Pierre Clastres la définit dans La Société contre l’État : « Toutes [ces sociétés], ou presque, sont dirigées par des leaders, des chefs et, caractéristique décisive digne de retenir l’attention, aucun de ces caciques ne possède de “pouvoir”. On se trouve donc confronté à un énorme ensemble de sociétés où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique,  où, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. » (p.11)        

           Aux environs du VIe avant notre ère, les Athéniens ont donc institué la démocratie, cette forme de gouvernement par le peuple, où les points de vue opposés peuvent s’affronter publiquement sous la forme de discours. Cette invention du débat contradictoire a par la suite été ensuite utilisée introduite par les Grecs dans le domaine de la pensée, en particulier la et notamment en philosophie qui consistait, à l'origine, en la discussion en un échange discursif. 

         C'est à la même époque que naît la rationalité occidentale, quand, dit Vernant, le logos commence à s’opposer au mûthos : l’émergence de la rationalité, sous l’impulsion des philosophes ioniens, résulte du passage d’une forme narrative à une forme explicative, où on veut rendre raison de l’ordre des choses, exprimer les apparences que le monde présente (Entre mythe et politique, p.251 sq).

         Les Grecs entendaient par égalité le droit pour tous à participer aux décisions politiques. Euripide l’exprime ainsi : « La liberté est dans ces mots : “Qui veut, qui peut donner un avis dans la cité ? ” Alors celui qui veut parler parle et l’autre se tait. Est-il plus belle égalité ? » On peut en déduire qu’un point déterminant de l’émergence de la démocratie est qu’elle se produit dans le cadre de la cité grecque,  c’est-à-dire dans l’univers limité de la polis, où la notion d’individu (si l’on peut déjà parler ainsi) est indissociable de l’appartenance à un groupe social déterminé, et où nul citoyen n’est étranger aux autres. Selon Arendt, Qu'est-ce que la politique (1995)), il y a dans la conception athénienne de la polis, « c'est-à-dire une forme d'organisation de la vie commune des hommes », une problématique plus large que celle du gouvernement. Que confirme Hansen dans son ouvrage Polis et cité-État : « les grecs étaient parfaitement conscients que polis était un terme à plusieurs significations ». 

  Les mots isonomia (égalité des chances) et parrèsia (liberté de parole) ont précédé celui de démocratie. Ils en étoffent le principe.

        Mais, la démocratie n’est pas seulement fondée sur la parole, elle l’est aussi sur l’écrit. Jean-Pierre Vernant différencie la logique fondée sur la parole (celle des Grecs) et la logique fondée sur l’écriture (celle des Chinois, des Babyloniens), et soulignant les conséquences politiques des deux options, et plus particulièrement celles du développement de l’écriture dans le monde oral des Grecs, du VIIe au IIIe siècle, qui « a profondément modifié les conditions du travail intellectuel, de la communication intellectuelle et de la réception du message. 

« [...] la naissance de la cité comme organisation politique est liée partout au fait que les lois vont être rédigées par écrit, c’est-à-dire placées sous le regard de tous, et devenir par conséquent une norme indépendante de tel ou tel locuteur. » (Entre mythe et politique, p.117-118) 

     Dès lors, il ne s’agit plus d’avoir un roi possédant des qualités d’expression orale et poétiques hors du commun pour « dire la themis [la loi divine], formuler le droit et décider en justice », mais « de disposer de lois rédigées qui soient placées sur l’agora et que tout le monde connaisse. Alors, le nomos prend une forme de valeur objective, devient en quelque sorte une réalité sociale, indépendante des individus et par conséquent susceptible de s’opposer à eux : fait fondamental, c’est le nomos, cette loi rédigée, qui possède désormais le kratos, le pouvoir, le pouvoir de domination. » (Entre mythe et politique, pp.117-118)

        Donnant le pouvoir à tous en accordant à chacun le droit de parler, la démocratie consacre ce droit par la loi, qui veille aux institutions de la cité tout en luttant contre la violence interne. Démosthène considérait la loi  comme une défense opposée au droit du plus fort. L’existence des lois fut reconnue comme la condition de la démocratie. Dans le contexte de la polis, l’obéissance aux lois est un exercice de la liberté, et l’absence de lois est synonyme de tyrannie. 
En fait, ces lois se cantonnaient à des règles générales d'ordre public ; elles rappelaient que la démocratie n'est pas une ochlocratie (okhlos, « foule »,  kratos, « pouvoir » : gouvernement par la foule, donc la « populace »).

        Précisons qu’on ne peut pas pour autant qualifier la démocratie athénienne de directe. Pour Mogens H. Hansen, in La Démocratie athénienne à l'époque de Démosthène,  le peuple athénien n'intervient pas dans la préparation ni dans l'exécution des décisions prises par l'assemblée ; son pouvoir se limite à élire des magistrats, et à leur faire rendre compte de leur gestion des affaires de la cité. S’ils peuvent présenter des propositions dans les assemblées populaires, les citoyens  ne disposent que de ce droit de vote. Quant aux charges effectives, elles sont attribuées selon un système mixte de tirage au sort et d’élection. Dans les faits, l'assemblée ne réunit qu'une fraction des citoyens : 6 000 en moyenne, sur les quelques 30 000 que compte la cité.  

          En outre, la démocratie grecque exclut les femmes de la participation à la vie publique, et c’est le régime d’une société dont toute l’organisation et l’économie reposent sur l’esclavage (pour Aristote, un esclave est un « outil parlant »). Cependant, dès le VIe siècle, à Athènes, le mouvement démocrate contient un fort courant revendicatif quant à l’abolition de l’esclavage, avec à sa tête, entres autres, Euripide.

  Il est notable que les penseurs politiques influents de la fin du Ve siècle et du IVe siècle avant notre ère. se soient méfiés de la démocratie. PLATON, XÉNOPHON, ISOCRATE et ARISTOPHANE, tous y étaient opposés, et ne cessaient de dénoncer son caractère dévoyé et excessif. Le peuple était synonyme de racaille, de populace ! Pour Platon, la compétence politique appartient à celui qui possède la science politique. Par contre, Protagoras s'est affirmé comme un penseur radical de la démocratie, au sens de l'égale compétence politique des citoyens., car « l’homme est la mesure de toute chose ».

  Le mot grec POLITÉA avait un sens beaucoup plus large que celui de « constitution », par lequel nous le traduisons et il désignait les façons de vivre, les mœurs et même les valeurs de la cité.

  La démocratie athénienne, alliance de la liberté et de l’égalité, est donc autant morale que politique. Ce principe rend les Athéniens fiers, heureux et solidaires. Ils sont liés par un fort sentiment d'appartenance à une communauté de destin et ils développent naturellement un puissant dévouement mutuel, un authentique sentiment de fraternité. Cette démocratie faisait déjà une claire distinction entre sphères privée et publique.

  En résumé, la démocratie est affectée dès son origine par une ambivalence : elle est un régime d’égalité et de liberté, mais ce régime implique l’obéissance à une loi, la fidélité à une constitution qui exclut tout despotisme. Ainsi, le nomos fonctionne aussi comme une contrainte civilisatrice, protégeant la cité.

  Au IVe siècle avant notre ère, dans un contexte de contestation sociale, une distinction apparaît concernant les aspects sociaux et économiques de la cité : la notion d'égalité arithmétique – à chacun la même chose – s'oppose à celle d’égalité géométrique – à chacun selon ses besoins ou ses possibilités. Mais cette idée de proportion dans l’égalité n’a guère été utilisée par les Grecs. Elle est, par contre, à la base du système constitutionnel romain, où le poids politique de chaque citoyen dépend de sa fortune. C’est le principe du régime censitaire qui aboutit dans les faits à remplacer l’égalité par l’inégalité : celui qui possède vote pour élire quelqu’un qui possède encore plus que lui.

  Les révolutionnaires de 1789 ont associé le mécanisme de la représentation à l'idéologie de la souveraineté nationale (celle du peuple). Théoriquement, depuis cette date, nous ne sommes plus des sujets. En tant qu’individu à égalité de droits, le citoyen est à la base de la République. Pour consacrer le citoyen, ROBESPIERRE et les jacobins ont instauré le suffrage universel direct en 1792. Mais, CONDORCET et SIEYES estimaient que « si tous les Français devaient cesser d’être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d’autres ». C'est ce qui a fait dire à Coluche, en parodiant " La Fermes des animaux" de George Orwell et Aristote, pour qui " l'homme est par nature un animal politique " : « Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus egos que d'autres ». Toutefois, l'humour de Coluche désamorce sensiblement la formule d'Orwell...

La cité d’Athènes doit nous servir de modèle par ses acquis, ses dérives, ses défaillances et ses crises. Elle nous permet de mieux comprendre la politique d'aujourd’hui, et la crise qu’elle traverse, tant le discours démocratique moderne se révèle finalement aux antipodes de la notion grecque de la démocratie.

Car, ainsi que le remarque Vernant, il en va tout différemment dans la démocratie athénienne et dans nos sociétés modernes, certes affublées de l’adjectif « démocratique », mais « où c’est l’État qui exerce, à la façon d’un monarque, la souveraineté. Au lieu que le pouvoir, déposé au centre, soit exercé par tous sans appartenir à personne, il se trouve fixé en haut, au-dessus des citoyens, dans la main de ceux qui, par délégation, sont censés les représenter. » (Vernant, La Traversée des frontières, p.158-159). La démocratie a donc fait l’objet d’un détournement de sens.

Alors que le couple du citoyen et du représentant est toujours censé se trouver au coeur de notre système politique, ce dernier est en fait une une PLOUTOCRATIE (pouvoir de l'argent) gouvernant nos vies par l'intermédiaire d' une OLIGARCHIE - qui, qu'elle soit de droite ou de gauche, sert en se servant ! 

Daniel Adam (correcteur Gérard Dressay)

Jean-Pierre VERNANT

Un des points qui dans la Grèce a été mon pôle d’intérêt principal, c’était le fait que pour la première fois, sous une forme aussi limpide, aussi bien tracée, aussi théorisée en même temps, un groupe d’hommes décidaient que les affaires communes de leur groupe devaient être réglées institutionnellement de telle sorte que le pouvoir — ce que les Grecs appelleraient kratos, la domination sur autrui — soit placé en un lieu où personne ne pouvait mettre la main dessus. C’est-à-dire un effort pour définir ce que c’est qu’une collectivité où les individus, qui constituent la cité, considèrent — en tant qu’ils en font partie, en tant qu’ils sont citoyens, bien entendu, il y a le cas des esclaves ou des métèques, des femmes, des jeunes, des barbares, je laisse ça de côté — qu’ils sont les uns par rapport aux autres dans des relations d’égalité, de similitude, de symétrie en ce qui concerne les affaires communes.

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Miracle ou révolution

  Vous avez dit qu’il n’y avait pas de miracle grec, que c’était plutôt une révolution que le fait que la Grèce se soit centrée autour de la démocratie !
  Est-ce que par exemple la Grèce que vous étudiez, disons du VIIIe au IVe siècle, peut nous enseigner quelque chose concernant l’individu, et dont nous puissions nous inspirer ?
Pierre VIDAL-NAQUET — Cela peut nous enseigner, d’abord, que la catégorie de l’individu — c’est ce que Vernant montrait récemment — n’existait pas à proprement parler dans la Grèce ancienne. Il y a des personnages, naturellement — ce qu’on pourrait appeler, puisque vous parlez du VIIIe siècle, l’individualité héroïque — mais l’individu, au sens où nous parlons de l’individu, voire d’un retour de l’individu, c’est évidemment beaucoup plus tard et je serais tenté de dire qu’il faut attendre Montaigne ou plus encore Rousseau pour découvrir véritablement l’individu. La première chose à faire consiste justement à prendre ses distances.

L'Etat démocratique

Plutôt que de l’insignifiant verdict des urnes, la démocratie représentative tire sa légitimité de l’incapacité de l’homo economicus à influer sur sa propre existence et ses rapports sociaux

LEtat démocratique a pour rôle de réduire à l’impuissance tous ceux qui sont tentés par les transgressions des ordres de l’économie, en diluant leurs exigences dans le triomphe général de la servitude volontaire. A noter que le poids des lobbies, les lourdeurs bureaucratiques et le pouvoir des spécialistes sont autant de facteurs structurels qui rendent d’autant plus inopérants les principes angéliques du dogme démocratique.

Dans la société de l'Etat démocratique, l’uniformité culturelle que véhiculent les médias engendre une hébétude névrotique de la masse des spectateurs. On peut acheter des dizaines de journaux qui tous disent la même chose ; on peut y assister à des joutes acharnées entre politiciens et entre entrepreneurs qui tous défendent des programmes ou vendent des marchandises  interchangeables. 

Sous le dogme démocratique de cet ETAT , tout y est permis mais rien n’y est possible, hors des règles truquées du marché.