De l'économie en général

Le mensonge de la finance


Le dogme libéral de l’efficience des marchés est une imposture scientifique 

et sa modernisation byzantine une arnaque archaïque.

     Les marchés financiers sont des lieux, physiques ou virtuels où acheteurs et vendeurs négocient des instruments financiers (actions, obligations et titres de créances,pétrole, etc) à des prix qui reflètent théoriquement l'offre et la demande. Ils se caractérisent par la prise en compte du caractère « aléatoire » des principales quantités, procédures, etc..., intervenant dans les échanges.

L’échange entre deux marchandises ou deux instruments financiers, c’est-à-dire entre deux choses médiatisé par de l’argent, n’a d’autre réalité que la « réalité de l’argent », c’est-à-dire un artefact sur la lequel s’est fondé au cours des siècles le pouvoir du commerce. En d’autres termes, l’échange de produits est nécessaire à l’humanité, propre aux êtres humains, et c’est en cela qu’il peut être qualifié de réel ; mais l’échange entre deux marchandises n’est nécessaire qu’aux seuls marchands ; c’est donc une réalité idéologique. Il n’est réel que dans la mesure où leur idéologie se matérialise, dans le règne spectaculaire des marchandises, et dans le cadre de l’aliénation générale des peuples à une Weltanschauung (conception du monde) d’arrière-boutiques.

      Les échanges commerciaux de toutes sortes entre les hommes ont existé depuis des temps immémoriaux, et ont entretenu des relations importantes avec les mathématiques.

     Le prix (celui d’un actif par exemple) entre en mouvement lorsque l’offre ou la demande varient. C’est le signal-prix. Son importance est au coeur de la pensée économique du XIXe siècle. Pour la pensée classique (1) et néoclassique (2), ce changement de prix est un signal pour le fonctionnement de l’économie.

      L’évolution du prix indique la rareté -Stanley Jevons (1835- 1882, économiste et logicien britannique) puis Léon Walras (1834-1910, économiste français - ou la plus grande utilité - Jules Dupuit (1804 – 1866, ingénieur et économiste français) , Augustin Cournot (1801 – 1877, mathématicien et philosophe français) - ou l’accroissement de la demande.

      Par recours au langage de la mécanique rationnelle (3) , la « théorie de l’Equilibre Général » de Léon Walras et Stanley Jevons est la première représentation mathématisée de l’équilibre de l’offre et de la demande. L’approche mathématique, dont Augustin Cournot est le précurseur par ses Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses en 1838, donne ensuite une représentation par la rationalité mathématique (4).

     À la fin du 19e siècle, les statistiques triomphent dans les sciences sociales, par la suprématie des lois probabilistes sur les formes déductives d’explication. Avec le concept de fonction aléatoire, destinée à rendre compte d’un phénomène qui évolue au cours du temps, les probabilités entrent dans une nouvelle phase de développement. Ces mathématiques de l’incertain se développent indépendamment de la finance. Pour Augustin Cournot, le hasard et la causalité doivent être reliés : le hasard est donc « la rencontre de deux séries causales indépendantes ». Puis, Louis Bachelier (1870-1946) introduit le mouvement brownien en 1900 pour modéliser la dynamique d’un cours boursier, ce qui fonde ainsi les mathématiques financières. Cette évolution passe par une modification des outils techniques concernant le financement des marchés.

     Le signal-prix disparaît dans les années 70, en raison de la volatilité, et donc des risques induits par les fluctuations des cours. En finance, ce terme de volatilité ne désigne pas la mobilité des capitaux. La volatilité est une caractéristique inévitable des marchés spéculatifs, dont le comportement est alors modélisé mathématiquement par la théorie de l’arbitrage (5) qui repose sur une hypothèse de base : l’acceptation des conditions d’efficience des marchés. Pour les techniciens du management, un marché est considéré comme efficient si le cours des actifs qui le constitue suit une marche aléatoire. De fait, si le marché est efficient, on ne peut donner une prévision exacte de cours. Dire que le marché est imprévisible, c’est donc dire qu’il est efficient !Incidemment, on remarquera qu’un marché efficient ne signifie pas un marché sans crise

     Ce phénomène est historiquement apparu en concomitance avec la coordination des prix par les marchés financiers munis de leurs produits à terme – produits dits dérivés, car leur prix va dépendre de l'évolution des prix au comptant du bien sur lequel ils portent, le sous-jacent (6). Ces produits dérivés (donc financiers), loin de calmer l’agitation des cours, ont accru leur volatilité.]  permet de calculer un « juste prix » pour ces produits financiers dérivés, de manière qu’ils ne puissent générer un profit (ou une perte) qu’en contrepartie d’une prise de risque : un prix tel qu’aucun profit ne soit certain. Le juste prix ne dépend pas de la tendance du cours, mais uniquement de la partie « martingale » (5), ou encore de la volatilité. C’est donc le perfectionnement de la spéculation qui a provoqué la mathématisation de la finance en engendrant l’agitation des marchés (volatilité).

    Des mathématiques très sophistiquées, empruntant aux théoriciens des probabilités, sont directement appliquées au cœur du monde économique. Avec la digitalisation des années 1980, c’est-à-dire le recours à l'intelligence artificielle, les algorithmes d'apprentissage et les transactions à haute fréquence, s'appuyant sur des big data, l'imprévisibilité des marchés s’est accentuée

    L’assurance que les fluctuations de la valeur d’un produit dérivé peuvent être contrôlées grâce au calcul stochastique (outil de la théorie des probabilités appliqué aux phénomènes aléatoire et formulé en 1940 par Kiyosi Ito, mort lors de l’éclatement de la crise en 2008) repose sur une hypothèse que le mathématicien franco-américain Benoît Mandelbrot (1924 - 2010) a décrit  comme un « hasard sage »… et trompeur. 

    L’émergence de nombreux instruments financiers, souvent liés aux nouvelles technologies informatiques, a permis de spéculer tout en se protégeant des risques, c’est-à-dire en les transférant à une partie tierce. Contrats à termes, options, warrants, fonds indiciel, dérivés actions et taux, CDS et CDOs, ou encore Trading haute fréquence deviennent des instruments financiers découplés de l’économie réelle qui se nourrissent de la volatilité. Ce dysfonctionnement est encore aggravé par des opérateurs sous-estimant les hypothèses d’informations partagées, de volatilité constante, et de loi gaussienne qui sous-tendent les équations de Black, Merton & Scholes (ces deux derniers ont reçu le prix de la banque de Suède, l’équivalent du Nobel en économie, en 1997) . 

    L'efficience du marché, développée par Hayek comme étant consubstantielle au libéralisme économique, se révèle être une imposture. Ce dogme s’effondre parce que la volatilité des prix sur les marchés boursiers a remplacé le prix, ce dernier ne donnant plus aucune information sur les prix significatifs de l'économie réelle. Cette illisibilité ne permet pas de prendre de « bonnes décisions » à long terme. C’est la mathématisation extrême de la finance qui explique la déconnexion des marchés face à l’environnement, par exemple, avec pour seul objectif le profit à court terme. Le marché est devenu conforme à la théorie mathématique : les mathématiques financières sont le marché.

   Cette occultation rend ainsi le marché imperméable à la discussion démocratique. Pour Nicolas BOULEAU, in Le mensonge de la finance, « personne ne comprend vraiment les principales structures qui conduisent le monde, excepté une poignée de spécialistes. Pire, cet ésotérisme est tel que l’homme de la rue, autant que le député est disqualifié… Même les économistes, pour beaucoup, ne maîtrisent pas ces fameuses mathématiques financières ». 

1. Parmi les représentants de la théorie classique, citons Adam Smith (1723-1790, prêtre anglican, philosophe et économiste écossais), David Ricardo (1772-1823, économiste britannique), Jean-Baptiste Say (1767-1832, économiste français), John Stuart Mill (1806-1873, philosophe et économiste britannique), Thomas Malthus (1766-1834, prêtre anglican et économiste britannique )
 
2. Les trois pères fondateurs de la théorie néoclassique sont Stanley Jevons  (1835-1882), Carl Menger (1840-1921) et  Léon Walras (1834-1910) ).
 
3. Mathématisation du fonctionnement mécanique du marché selon les lois de Newton.
 
4. Norme structurante de l’économie par basée sur les fondements logiques des mathématiques imprégnant la physique.
 
5.  La théorie de l’arbitrage décompose le prix des actifs cotés sur un marché en deux composantes. Une partie « martingale », et une partie « tendance ». La « martingale » est la partie des cours qui est liée au hasard, qui varie de manière erratique. La « tendance » est la partie qui permet de mesurer une évolution plus régulière sur une période de temps. Une opportunité d'arbitrage se définit donc comme une stratégie d'investissement  financier qui, en combinant plusieurs opérations, assure un profit et ne nécessite aucune mise de fonds initiale.
 
6. Un produit dérivé est un instrument financier dont la valorisation dérive de la valeur d'un autre actif financier qu'on appelle le « sous-jacent ». Ce sous-jacent peut être une action, un indice, une monnaie, un taux d'intérêt, une matière agricole, un métal…
Initialement, les produits dérivés ont été créés pour que les entreprises puissent se couvrir contre plusieurs risques : marché, liquidité, contrepartie, risque politique...